PARTIE I : HIVER
"Just break the silence cause I'm drifting away, away from you."
(MUSE – New Born)
Chapitre 1 : Décembre
Je m'appelle Maël, j'ai 22 ans et je vais mourir. Je sais, je ne devrais pas commencer comme ça, soit parce que je ruine tout le suspens, soit parce que vous n'avez aucune envie de vous taper les délires ante-mortem d'un cancéreux, et que quelque part, je vous comprends. On a tous nos problèmes, alors pourquoi aller s'embarasser de ceux des autres ? Mais le fait est que je vais mourir. Je ne sais pas encore quand, d'ailleurs personne ne le sait, c'est là le vrai grand suspens de cette histoire, retenez bien votre souffle jusqu'à la fin du film. Si je ne sais pas quand, je suis parfaitement renseigné sur le comment. Je vais mourir à cause d'un mot que je ne connaissais pas avant et qui m'est devenu incroyablement familier. Normal, cela dit, à force de se le répéter, on finit par l'intégrer. Et puis le fait que ça grandisse en moi doit bien jouer un peu. Je ne l'ai pas seulement dans la peau, je l'ai jusque dans les os, alors. Je n'ai pas pleuré, je n'ai pas crié, je n'ai pas fait de scène, je ne me suis pas effondré sur le sol. Je ne m'y attendais pas, non. Encore, un cancer du poumon avec ce que je fume, ça aurait été légitime, mais un cancer des os. Je suppose que je suis né avec la poisse. Alors qu'est-ce que j'aurais bien pu faire ? Je ne crois pas en Dieu, de toute façon, je ne suis pas vraiment à son image. Je n'ai personne à blamer, si ce n'est ma chance, et je n'y crois pas non plus. Je vais mourir et voilà tout. Je ne vais pas vous dire que ça ne m'a rien fait. Ça serait faux. Evidemment que ça fait quelque chose, je vais mourir, quand même. Je me suis levé, j'ai quitté le bureau en remerciant le médecin qui m'avait reçu et annoncé la grande nouvelle. "Ce que j'ai à vous dire n'est pas facile." Non, et ça l'est encore moins à entendre, et pourtant je suis celui qui doit t'appeller docteur. Tu as fait 10 ans d'études pour annoncer à 20 personnes comme moi dans la journée qu'elles vont mourir et que malgré l'argent qu'on te donne et tes années d'amphi-théâtre, tu ne sais pas quoi faire contre ça. La nature humaine reste un mystère pour moi, je l'avoue. J'ai marché. Je voulais rentrer, et puis j'ai eu une idée. Je ne vais pas vous dire une idée de génie, ce n'est pas le cas. Ce n'était même pas une bonne idée, mais c'était une idée quand même. J'ai regardé l'heure et j'ai décidé que ça le faisait. J'ai composé le seul numéro que je connaisse par coeur et j'ai appellé Andréas. Il a décroché en quelques secondes et l'imaginer pendu à son téléphone m'arracha un sourire malgré moi.
"Alors ?
- Bonjour, ça va, merci, et toi ?
- Déconne pas, Maël, qu'est-ce qu'il t'as dit ?
- Myélome.
- ...
- Fait pas le mec triste, tu sais même pas ce que ça veut dire.
- Je fais pas le mec triste, je fais le mec qui sait pas ce que ça veut dire.
- Un cancer des os.
- ...
- ...
- Là, je fais le mec triste, par contre...
- Je sais.
- ...
- ...
- Maël ?
- Hum ?
- Qu'est-ce qui va se passer ?...
- Chimiothérapie et autres traitements qui vont me bousiller de l'intérieur un peu plus que je ne le suis déjà.
- ...
- ...
- Maël ?
- ...
- Tu vas mourir ?
- ...
- Tu... tu vas mourir ?
- Les taux de guérisons sont faibles, Andréas. Très.
- Je...
- Je ne rentrerais pas ce soir, j'ai besoin de faire le point. Seul.
- Maël, tu v..."
J'ai raccroché très vite. Je savais que s'il me parlait encore, je n'aurais pas pu le faire. C'était important, il fallait que je le fasse. Il faut se tenir à ce qu'on à décider, que ce soit stupide ou non. Je fais énormément de choses stupide, mais je m'y tiens toujours. Du moins j'essaie. Pourquoi celle-ci moins qu'une autre ? Elle n'est pas plus mauvaise et elle est presque fondée. Certes, c'est un peu dégueulasse pour Andréas, mais je suis sur qu'il s'y fera. Maintenant ou dans 6 mois de toute façon, il faudra bien qu'il s'y fasse. J'ai marché dans Paris et j'avais l'impression de rédécouvrir la ville. Je n'aime pas Paris l'hiver. Tout est gris, froid, hostile. Les gens ont tous des visages ternes, fermés. Ils ne relèvent pas la tête, ils s'enfoncent dans leurs écharpes et leurs cols de manteaux pour échapper à la morsure du froid qui les aura de toute façon. Ils tirent la gueule. J'avais envie de leur hurler dessus. Une envie visérale, qui montait d'au fond de moi et qui me faisait tellement mal à la gorge que j'en serrai les poings dans mes poches. J'aurais voulu que quelqu'un m'adresse un signe de tête, un sourire, quelque chose à laquelle j'aurais pu me raccrocher, mais personne ne faisait attention à moi. Personne ne faisait attention à personne. Je voulais leur dire de regarder un peu autour d'eux. Le monde n'est pas si dégueulasse qu'il voudrait nous le faire croire, il y a encore des choses qui méritent qu'on les regardent, il y a encore de sourires à distribuer sans raisons. Alors vraiment, regardez, peut-être que vous verez dans les yeux d'un inconnu quelque chose qui viendrait éclairer votre quotidien. Oui, vous avez raté votre bus et le RER A est encore en grève. Vous avez passée une sale journée et c'est au monde entier d'en pâtir aujourd'hui. Mais ça pourrait être pire, vous savez ? Vous pourriez ne pas avoir de patron pour vous rendre la vie dure. Vos enfants pourraient ne pas avoir de quoi manger à leur faim, votre femme pourrait coucher avec votre meilleur ami, ou vous pourriez avoir 22 ans et apprendre que vous avez un cancer. Peu importe, vous faîtes la gueule, et vous marcherez sur les pieds de votre voisin sans vous excuser. Si vous pouviez, vous lui cracheriez même à la gueule parce que vous ne supportez pas qu'on empiète sur votre espace vital dans un métro bondé. Non mais.
La nuit tombait enfin, et j'étais encore un peu loin. Tout serait parfait quand j'arriverais. J'ai allumé une autre cigarette et j'ai pris le quai des Grands Augustins. La lumière du soleil laissait doucement place à celles de la ville et une idée a traversé mon esprit. "Je suis un presque-réverbère." Quel poète, me direz-vous. Les réverbères sont des papillons de nuit recyclables, vous savez. Ils meurent chaque matin et renaissent chaque soir. Ils sont les espoirs futiles des paumés de mon espèce, l'espoir mort-né que demain sera plus beau qu'aujourd'hui. Ce soir, ils ne veulent plus rien dire pour moi, et ça ne sera plus jamais le cas. Je suis un presque-réverbère qui ne renaitra pas demain. Je suis un papillon qui ne finira pas la nuit. Demain aurait été plus beau qu'aujourd'hui. Peut-être pas. Quelques inspirations et tâches sur les poumons plus tard, j'arrivais à destination. Cet endroit m'a toujours fasciné, sans que je ne puisse expliquer pourquoi. Il y a tellement de choses que je ne pourrais expliquer, je me demande pourquoi les gens veulent toujours qu'on leur disent pourquoi, ou comment. Je n'en sais rien, je ne sais pas pourquoi j'aime le Pont Neuf, je ne sais pas pourquoi je fume des marlboro light, je ne sais pas pourquoi je suis amoureux d'un garçon, je ne sais pas pourquoi je suis en fac de lettres, je ne sais pas. Je n'ai pas d'explications à tout ça, et ça ne me traumatise pas. Si le Pont Neuf me faisait les yeux doux, les parisiens n'étaient pas de cet avis. Certes, je n'inspire pas exactement confiance, avec mes joues mal rasées et mes yeux rouges, mais je n'ai jamais tué personne. Mais franchement, avec son écharpe ridicule, il gâche pas un peu la vue, l'alcoolique ? Tu crois qu'on devrait partir avant qu'il nous agresse ? Je n'agresserai personne messieurs dames, ne vous inquiétez pas pour ça. Par contre je vais rester un peu vous ruiner la vue, mais je me moque de ce que vous en pensez. Et puis mon écharpe n'est pas ridicule, elle est orange, et elle est à Andréas. Elle sent la vanille et l'après-rasage, et si vous saviez comme elle sent bon. Si j'avais du choisir une seule chose à cet instant, une seule, ça aurait été ses bras autour de moi, ses lèvres dans mon cou, son odeur partout. Son souffle qui me rend dingue sur ma peau glacée. J'ai fini par emjamber le rebord de pierre et par m'asseoir de l'autre côté, les jambes dans le vide, au dessus la Seine qui courrait doucement sans se soucier de personne. Je crois que c'est la seule à avoir vraiment raison, au fond. Non, personne ne vint me dire de m'enlever de là, que c'était dangereux. Vous savez, les gens voient ce qu'ils veulent voir, et on a d'autres choses à faire un jeudi soir de décembre que de jouer les psy avec les suicidaires du Pont Neuf. Une autre cigarette, la dernière. Le vide glacé. De la fumée brûlante. Et puis plus rien.
Je m'appelle Maël, j'ai 15 ans et je viens d'entrer au lycée. Quoi, vous ne trouvez pas que c'est le moment idéal pour un flashback ? J'ai un prénom de fille, et ça n'est pas nouveau. Pourtant, tout les ans, en début d'année, on oublie pas de cruellement me le rappeller. Mes parents n'ont jamais été très imaginatifs, et quand je suis arrivée au lieu de la jolie petite blonde qu'ils attendaient depuis 6 mois, ils se sont retrouvé bien embêtés. Ils se sont dit qu'enlever un "L" et un "E" suffirait, et ils ont eu tort. J'aurais encore préféré avec deux "L". Deux ailes. Résultats des cours, j'ai un prénom de fille, même pas de quoi me prendre pour un ange, et comme tout les ans depuis que je suis entré à l'école, on se fout de moi. Les enfants sont cruels, je ne vous apprends rien. Un prof un peu maladroit fini toujours par m'appeller Mademoiselle Potier en faisant l'appel et après ça je n'ai plus la paix de l'année. Il faut bien trouver un bouc émissaire, et si en plus ce dernier n'est pas bien gros, c'est plus pratique. J'étais tout désigné. Seulement voilà, je suis en seconde, et je ne suis plus le seul à avoir un prénom bizarre.
"Mademoiselle Andréas Danière ?
- Présent."
Pour la première fois de ma vie, j'ai vu Andréas. Non, désolé, on est pas dans un Walt Disney, je ne suis pas tombé amoureux de lui à la seconde où je l'ai vu. Officiellement, je rappelle que je n'étais pas censé aimer les hommes. J'étais un hétérosexuel pur et dur. Pourant, j'ai croisé son regard et je m'en souviendrais aussi longtemps que je vivrais, je le sais. Ce n'est pas le genre de regard qu'on oublie. Quelque chose qui déjà te dit que nous serons complices, qu'il y aura quelque chose entre nous, quelque chose de différent, parce que depuis des années, on vit le même calvaire et qu'on se ressemble bien plus que ce qu'on pourrait croire. Et puis, il était déjà beau. Au moment où nous étions tous dans l'âge ingrat, à se débâtre pour essayer de ressembler à quelque chose, lui était simplement beau. Un faux air de désinvolture dans ses grands yeux bleu et cette mèche de cheveux qui lui retombait toujours devant les yeux. Il avait ce geste de la tête pour la repousser qui les faisait toutes craquer, mais il n'y a jamais prêté attention. Je n'avais même pas trouvé ça bizarre. Comme s'il avait toujours été au dessus des autres à mes yeux, comme si effectivement il n'avait pas à prêter attention à ses filles là, alors qu'on cherchait tous à se rapprocher du sexe opposé à ce moment là. Je n'avais pas tremblé à l'arrivée de mon nom, cette année là. Le prof avait fait la même erreur que pour Andréas et j'avais été bien trop heureux de répondre "présent" à mon tour pour me soucier des ricannements des autres. Andréas m'avais sourit et le cours d'après, il m'avait demandé si la chaîse à côté de moi était occupée. J'avais véritablement un ami, et c'était une grande première. Quelqu'un avec qui j'avais envie d'être. Cette aura qui faisait de lui une des personnes les plus populaires du lycée m'englobait aussi et j'ai commencé à avoir une vie sociale. Je faisais des soirées, j'avais des amis, je riais avec eux, j'avais même une copine. Quelque chose venait de changer dans ma vie, et tout ça grâce à mon prénom de fille. Le temps à passé, et un jour j'ai fini par comprendre pourquoi Andréas ne s'interessait pas aux filles. On était en terminales et depuis 3 ans, on ne se quittait presque plus. Andréas m'avait embrassé, comme ça, sans me prévenir. J'avais reculé. Ce n'était pas moi. Pas à ma connaissance. J'étais surtout terrorisé. Par les autres, leurs regards, l'inconnu et ce désir de lui qui grandissait au fond de moi. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas passé mes soirées à pleurer et à répéter à ma mère que je ne voulais plus y aller, et depuis que j'étais entré à l'école, ça n'était pas encore arrivé.
Parlons un peu de mes parents, voulez-vous ? C'est toujours à ce moment là que le héros parle de sa famille, alors ne dérogeons pas à la règle. Commençons par ma mère. Je l'ai toujours beaucoup aimée. Evidemment, me direz-vous, c'est ma mère. Certes. Ce n'est pourtant pas une généralité. Elle n'est pas une lumière, pour sur, mais elle a toujours voulu mon bien et mon bonheur, et je lui en suis reconnaissant. Quand à mon père. Bien, c'est une autre histoire. Disons que j'ai été coupé en plein Oedipe et que j'en resterai à la phase "je voue une haine inconditionnelle à celui qui m'a mis au monde." En fait, je n'ai jamais vraiment eu de père. Un père, ça vous emmène à la pêche, ça vous apprend à bricoler, ça vous aide à grandir, c'est fier de vous sans vous le dire quand vous réussissez dans la vie, mais peu importe qu'il le dise ou pas, vous le lisez dans ses yeux et ça vous rend heureux. Et bien le mien n'était pas comme ça. Si son lavage de cerveau avait marché, je vous dirais que c'est de ma faute, que je n'aurais pas du être comme je suis, que si j'avais été "normal", il m'aurait aimé et que j'avais tout gâché. Seulement voilà, je ne suis pas de ces crétins là. Parce que non, mon père n'aime pas pédales. Les tapettes. Les tantouzes. Les pédés. Les gens comme moi quoi. C'est bien dommage. Un beau jour, Andréas m'a annoncé que ça serait bien qu'il rencontre mes parents. Moi, j'avais répondu que non, et que de toute façon il les avait déjà vu. "Non, mais en tant que ton copain, Maël. Tu sais, c'est important. Pour moi, mais pour toi aussi. Ca va bien se passer, et puis, je serai là." Je le savais bien, il avait toujours eu raison, alors pourquoi pas cette fois là ? Simplement, je le sentais bien, moi, qu'il ne fallait pas. J'avais suffisament entendu le mépris, la haine dans la voix de mon père quand il parlait des homosexuels pour savoir que non, ça ne se passerait pas bien. Ca ne m'avait pas empêché d'accepter. On a tous besoin de la reconnaissance de ses parents, et je suis comme tout le monde, et le petit espoir au fond de moi qui me disait que mon père allait changer juste pour moi avait pris le dessus de ma raison. Andréas était donc venu à la maison et j'avais fait mon coming-out, avec sa main dans la mienne. Je n'aurais jamais cru que dire la vérité était aussi dangereux. Mon père avait piqué une vraie crise. Mon père m'avait giflé. Puis, c'était après celui qui avait "pourri son fils" qu'il s'en était pris, finalement et avait essayé de s'en prendre à Andréas. Je m'étais interposé, et finalement j'en avais pris pour mon grade pendant que maman faisait sortir un Andréas hurlant à pleins poumons, en pleurant en silence. Super soirée. Le lendemain, j'avais essayé de cacher mes bleus avec le fond de teint de ma mère avant de décider que je ressemblais trop à un traversti et de sortir avec une tête de chien battu. Devant la porte, il y avait un tas de fringues. Ce tas de fringues avait de longs cheveux très blonds et sous les paupières closes, deux grands yeux bleus. Très bleus.
"Andréas ?
- Oh, salut Maël.
- T'es cinglé ou quoi ?
- Bah, j'ai rien fait... Maël, ton visage... Je suis désolé...
- T'inquiètes.
- Ca te fait mal ?...
- Plus trop. Mais, bordel, t'as passé la nuit ici ?
- Bah oui, je t'attendais.
- Okay, donc t'es cinglé.
- Non, je suis amoureux. On y va avant d'être en retard pour de bon ?"
Nous avions 18 ans, nous étions au mois de Novembre et j'ai su ce jour là que je ne pourrais plus jamais passer une seule seconde sans lui. Je n'étais pas excatement du genre romantique et je ne le suis pas devenu, mais c'était la plus belle preuve d'amour qu'on ne m'ai jamais faite. Nous n'étions pas allé en cours, ce jour-là. Nous étions rentrés chez lui, sa mère avait paniqué en voyant ma tête et m'avait serré contre elle en étouffant des sanglots qui secouaient sa poitrine. Nous avions passé la journée dans le lit d'Andréas, et je m'étais sentit chez moi. Ces gens sont vraiment les personnes les plus parfaites que l'on puisse trouver. Après notre Bac, nous avons décidé que nous n'avions pas vraiment envie de rester ici et nous sommes partis à Paris, ensemble. C'était osé, nous étions des gosses et ça aurait pu ne pas marcher. Ca n'a pas été le cas. La vie était belle. Vous vous en douterez, mon expérience avec mon père ne m'avait pas forcément donné confiance en moi, et même si je faisais de mon mieux, je n'y arrivais pas toujours très bien. Andréas lui, n'avait pas ce problème. Et quand je marchais dans les rues de Paris avec sa main dans la mienne, je ne craignais pas les regards mesquins ou dégoûtés qui glissaient sur nous. Andréas était mon imperméable à la connerie des gens. Ca ne m'empêchera pas de ne pas rentrer ce soir. Ce soir, tout est différent. Je suis un papillon qui ne finira pas la nuit...
Je m'appelle Maël, j'ai 22 ans, un cancer des os et super froid parce qu'il neige sur Paris. Attention, je vais vous dire quelque chose qui va ébranler toutes vos croyances les plus profondes : je n'ai jamais aimé la neige. Ca vous en bouche un coin, hein. Même à l'école primaire, quand tout le monde s'aglutinait à la fenêtre pour voir tourbillonner trois pauvres flocons, je restais assis sur ma chaise, à attendre. Je n'ai jamais trouvé l'intérêt. C'est froid, mouillé et désagréable. Quelqu'un peut-il m'en expliquer la finalité ? Que voulez vous que je vous dise, une fois de plus, je dois être différent. Vous allez finir par vous dire que je le fais exprès. Je vous arrête tout de suite, je ne fais que suivre un chemin tout tracé totalement indépendant de ma volonté. Oui, quand ça m'arrange je crois au destin. On le fait tous, je le sais très bien. Quand on peut se débarasser d'un peu de culpabilité, on se dit "ce n'est pas moi, c'est mon destin, je ne peux rien contre ça, ça devait être écrit". Mais bien sur. Enfin, je ne vais pas vous jeter la pierre, comme je viens de vous le dire, je le fais aussi. Ma vie est un bordel assez conséquent, et pour cette raison, parfois, il m'arrive de ressentir le besoin de déculpabiliser un peu. Je ne suis qu'humain, merde. Non mais c'est vrai, je suis gay, mes parents ne veulent plus entendre parler de moi, mes amis sont des fous furieux et en plus de ça, je vais mourir. Alors bon, si je peux me dire que ce n'est pas tout entièrement de ma faute, toujours, tout le temps, oui, je le fais, et puis voilà. Vous allez me dire, qu'est-ce que tu fous sur le Pont Neuf à une heure pareille, le jambes au dessus du vide alors ? Vous savez, on peut se dire qu'on ne contrôle pas sa vie quand on n'arrive pas à s'en sortir, c'est une chose. Mais enfin, quand même, vous n'allez pas me faire croire que vous aimez ça. On veut tous être en contrôle de sa vie, au fond et c'est bien normal. Je ne déroge pas à la règle cette fois non plus, j'en suis désolé. Alors oui, ce soir je suis assis sur le Pont Neuf sous la neige et quand je me demande dans combien de temps je vais sauter, je ne me pose pas plus de questions que ça. Je ne me laisserai pas mourir dans un lit d'hôpital, c'est sur. Parce que vouloir être en contrôle de sa vie, c'est une chose, mais on n'y arrive jamais, je vous le dit tout de suite. Sinon, nous serions tous beaux, riches et intelligents. Nous serions tous heureux. Je n'ai pas l'intention de me faire avoir. Si je ne peux pas contrôler ma vie, au moins, je controlerais ma mort. Pardon Andréas, mais je ne ne me laisserais pas avoir encore une fois. Putain. C'est dingue. J'allais le faire, vraiment. J'avais fini ma cigarette, j'étais dans l'état d'esprit du suicidaire, et puis non. J'ai parlé d'Andréas, et maintenant, j'en suis incapable. Alors allez-y moquez-vous. Je sais je pourrais écrrire chez Harlequin avec un truc pareil, mais c'es tpas moi qui ai inventé l'amour, si ? Alors oui, je suis ridicule, mais je peux vivre avec, parce que vivre avec Andréas, croyez-moi, ça vaut la peine d'être ridicule. Seulement voilà, pour vivre avec Andréas, il faut vivre, encore, il ne faut pas se jeter d'un pont. Alors quoi, maintenant ? Dis-moi Andréas, qu'est-ce qu'on fait ? On en est où maintenant, je t'écoute ? Que ferais-tu si tu ne te réveillais plus jamais à mes côtés ? Dis tu m'aimes mon amour ?... Dis moi que tu m'aimes Andréas, j'ai besoin de l'entendre, s'il te plaît... Tu ne vivrais pas mieux sans moi que je ne vivrais sans toi pas vrai ? Alors dis-le moi bon dieu. Dis-le moi...
Je m'appelle Maël, j'ai 22 ans et ma vie est une pochette surprise. Nouvelle idée de poète déchu de la soirée. Après le presque réverbère, la pochette surprise. Je devrais vraiment penser à me mettre à l'absinthe, parce que là, je n'arriverai jamais à rien. Enfin, expliquons-nous, après tout, on a tout le temps. Si vous ne voulez pas que je me jette dans le vide, vous devriez avoir envie de m'écouter encore un peu. Enfin, après, je compte déjà sur votre capacité à vous accrocher au héros terriblement attendrissant que je suis, et je vais peut-être un peu vite en besogne. Aucune importance, je vais vous en donner, de l'explication. Il y a ma vie avant Andréas, et ma vie après. Tout n'est pas devenu beau, dans l'après, bien sur que non, ça serait trop facile. Mais enfin, quand même, il faut être réaliste. J'ai perdu des choses, des choses qu'on ne devrait pas perdre, c'est sur. Mais j'en ai trouvé d'autre. D'autre tellement belles qu'elles vous feraient presque oublier comment était le reste. Ca ne sert à rien de vivre dans le passé, disent certain, et je crois que parfois, ils n'ont pas tort. J'ai pensé à tout ça ce soir, les jambes au dessus du vide et la notion de suicide me trottant dans la tête et je ne sais plus vraiment où j'en suis. Ma vie est un bordel sans nom depuis ma naissance et maintenant, on m'annonce un cancer des os à 22 ans, c'est l'apothéose. Heureusement que je suis "un miracle de la nature", ça au moins ça me remonte un peu le moral. Seulement voilà, jouer les martyrs et se tuer pseudo-héroïquement, c'est plus facile que d'essayer de rester et compter encore quelques jours à ses côtés jusqu'au moment où je ne tiendrai plus. Alors je sais bien qu'on va pas se marrer tous les jours, mais je me sentirai presque prêt à essayer, parce que la vie avec lui, aussi ridicule que ce soit, ça vaut bien la peine de se vivre même dans un état pareil, il me semble. Et puis je vous emmerde si vous trouvez ça ringard, de toute façon. C'est pas vous qui vous ridiculisez, alors contentez vous de pousser des miaulements attendris comme au cinéma et ça ira très bien. Quoi qu'il en soit je ne peux pas le laisser ici, dans ce monde qu'il ne comprends pas et qui ne le comprends pas non plus. Il a besoin de moi je le sais, je suis la dernière personne qui le comprenne encore pleinement. Lui, il a le courage de sourire encore, toujours. Andréas à toujours sourit et il a changé ma vie comme ça. Peut-être pourrait-il changer ma mort aussi... Je sais je suis utopiste, mais vous le seriez aussi si vous aviez l'occasion de plonger deux secondes dans le bleu de ses yeux, je peux vous l'assurer. Même Orwell n'aurait pas pu finir 1984 s'il avait rencontré Andréas. Ce mec est une insupportable dose de douceur permanante. Du coup, je n'aimerais pas non plus trop être la personne responsable de l'estinction de cette lumière qu'il balance à la tronche de tout le monde. Mes amis les parisiens en ont bien besoin. Même si chaque jour qui passe me parait toujours plus gris que le précédent, je pense que je devrais essayer de tenir. Après tout, pourquoi est-ce qu'on achète des pochettes surprises à ses gosses ? Parce que bon, finalement, on le sais nous que ça ne va pas durer deux heures, que bientôt on aura des paillettes plein la maison et qu'il faudra encore faire le ménage. Pourtant, on les achete et le sourire sur la tronche du môme nous donne encore un peu envie d'y croire. Chacun de mes jours sont des jouets de mauvaises qualités, et pourtant quand il rentre à la maison après sa journée harasante, il se blottit dans mes bras en souriant et en me disant qu'il aime que je sois là pour l'accueillir. Même effet, si je peux arriver à le rendre heureux juste avec ça, moi je marche et je lui achète sa pochette à la con. Je comprends bien que je n'ai rien à foutre ici, au dessus du Pont Neuf à une heure pareille avec ce genre de pensée si je suis prêt à vivre pour lui, mais il a bien fallu que je m'en rende compte de ça. Ca y est c'est fait, je sais pourquoi je vis, et c'est très bien comme ça. Si ça pose un problème à quelqu'un, qu'il parle maintenant où qu'il ferme cette page à jamais. Moi, je me charge de regarder ma vie dans le bon sens. Certes, c'est un peu ironique et Dieu me fait des sales blagues : c'est après que mon cancer ce soit réveillé que je vais enfin me mettre à aimer ma vie, mais quelque part je trouve ça presque logique. C'est toujours comme ça que ça se passe non ? Pas seulement avec les gens qui meurent. Mais c'est toujours quand on vous enlève quelque chose que vous vous rendez compte d'à quel point vous l'appréciez, en fait. Pour la dernière fois, je ne déroge pas à la règle. Ce qui est malheureux, c'est qu'il ai fallu attendre 22 ans, un cancer des os et une nuit blanche sur le Pont Neuf à fumer cigarette sur cigarette assis au dessus du vide avant de m'en rendre compte. Il faudrait arriver à aimer sa vie sans ça, parce que c'est un coup à choper une pneumonie.
Je m'appelle Maël, j'ai 22 ans et je rentre chez moi dans Paris qui s'éveille sous la neige. Les premiers traiders gonflés au zèle montent dans le métro et je me sens incroyablement détaché de tout. Aujourd'hui, je n'irais pas à la fac. Et tout les autres jours qui suivent non plus. Je ne vois pas pourquoi je perdrais mon temps à ça. Je vais reprendre la guitare et le dessin. Quand j'étais môme, je voulais faire des dessins, tout le temps, rien que des dessins, mais j'ai grandit et j'ai oublié comment c'était d'avoir des rêves en tête. Ils me reviennent et je compte bien en profiter aussi longtemps que possible. Le chemin jusqu'à Abesses me paraît interminable. Ramenez-moi à mon Andréas qui doit dormir, les sang rongés par les nouvelles que je n'ai pas donné cette nuit. Les rues de Monmartre sont encore vides et je me sens presque seul au monde. Je remonte les rues le plus vite possible, les escaliers, le code, les escaliers encore. Trop d'étages, bordel, trop d'étages, et pas le temps d'attendre l'ascenseur. Finalement je suis devant la porte. Je glisse ma clé sans la serrure, tourne le plus doucement possible. Mes mains tremblent et je me sens ridicule. Je ne veux surtout pas faire de bruit, ne pas le réveiller si jamais il a pu s'endormir. J'évite les lames grinçantes du parquet et finalement, me voilà dans le salon. Il dors assis sur le canapé, comme un enfant qui se serait endormit devant son dessin animé. Enroulé dans sa couverture rose, je n'arrive même pas à le trouver ridicule. Je m'assoies à côté de lui et embrasse doucement sa tempe. Il soupire, se frotte les yeux et se réveille enfin.
"Salut toi...
- Maël ! Bordel, t'étais où ?"
Je l'attire contre moi et caresse ses cheveux. Il se détends peu à peu et fini par soupirer :
"T'es vraiment trop con... J'ai eu peur moi, vraiment.
- Je sais, je suis désolé.
- Non t'es pas désolé, j'te connais.
- Si, vraiment.
- T'étais où ?
- C'est... compliqué.
- Comment il s'appelle ?
- Mais t'es con !
- Bah quoi, j'ai le droit de savoir.
- Il s'appelle pas, Andréas, j'ai passé la nuit dehors.
- Mais...
- Chut, je suis rentré, c'est tout ce qui compte non ?
- ... Moui.
- Rendors-toi... Aujourd'hui, c'est férié, j'te garde avec moi..."
Il a fermé les yeux et m'a embrassé doucement. On s'est blottit l'un contre l'autre, toujours sur le canapé, toujours dans la couverture rose ridicule. Andréas a soupiré de nouveau.
"Maël ?
- Hm ?
- Je t'aime..."
Pour un engueulade, je trouve ça plutôt pas mal. J'ai resserré mon étreinte autour de lui et si j'avais pu je l'aurais étouffé. Il a gémit et j'ai embrassé son front. Je me suis endormit avec le coeur en friche et la certitude que j'avais bien fait de rentrer.